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PETITE MUSIQUE DE NUIT POUR QUELQUES CHAMBRES DE PAUL DUCHEIN
"Toutes les chambres sont noires à qui sait
rêver...." Ainsi se terminait l'introduction du livre que j'écrivis
jadis sur la photographie surréaliste, et ce n'est certes pas à
Paul Duchein que je pensais en écrivant ces mots puisque je n'avais
pas encore eu le bonheur de connaître ses travaux. Mais la sphère
de l'écriture est ainsi construite qu'il arrive parfois qu'en s'appliquant
à un sujet présent, on en décrive un autre en même
temps, plus lointain, à venir, hors de portée et concernant
ces chambres de Duchein, ce propos s'y applique d'autant mieux qu'étrangement
elles sont rarement noires; elles sont même en général
plutôt claires. Par exemple, celle de Léonard nous dispense
des tonalités nettement moins sombres que n'était la palette
de Vinci, et celle de Copernic, sur son mur de fond, nous présente
tout autre chose que l'indigo d'un ciel nocturne "pour astronome".
Mais chambres blanches ou chambres bleues, elles n'en font pas moins rêver.
Rêver, c'est à dire bondir d'un point perdu de la réalité
à un autre, situé sur le même plan ou un autre tout
différent, et ainsi de suite sans tenir le moindre compte de la
nature et de la distance entre eux des divers éléments qui
composent la rêverie. Ces boîtes là, comme l'a exactemment
dit Noël Arnaud, "ce sont boîtes de nuit vraiment où
viennent se coller les papillons de l'aube".
Bien sûr, les objets ou fragments d'objets qui s'assemblent et concertent
dans les chambres de Duchein diffèrent on ne peut plus à
l'origine par le lieu et les modalités de la trouvaille de tel
ou tel élément : il y a ceux qui se dressent tout à
coup devant lui, ceux qu'on lui offre.
Il n'est même pas exclu que des quarante ou cinquante éléments qui peuplent la plupart de ses chambres, aucun n'ait la même origine. Cependant, ce qui concerte ainsi en chemin est aussi ce qui déconcerte à l'arrivée, puisque ces éléments disparates, au lieu d'aboutir à une cacophonie, déterminent une harmonie, précisément déconcertante. Il est vrai qu'après le périple des divers éléments qui composent les boîtes, Duchein fixe une fois pour toutes leur destinée dans notre mémoire en les dépliant, en en faisant hommage à son "propriétaire", Nostradamus ou Victor Hugo, Clémence Isaure ou Toyen. Ainsi leur forge-t-il un destin commun, en attribuant telle "chambre" à Dédale ou Icare, telle à Erik Satie, ou ce "miroir" à André Breton.
Cette "remise de clé" n'est elle-même pas sans surprise : c'est aisi que Joseph de Maistre, auteur d'un "Voyage autour de ma chambre" d'ailleur assez peu lu aujourd'hui, n'a pas eu droit à un un tel hommage - mais il est naturel au fond qu'époque pour époque, Duchein lui ait préféré Sade, Diderot, Mozart, tous dédicataires d'une de ses chambres, et même Perrault ( pour ce dernier, nous savons maintenant ce que le Petit Poucet, devenu grand et collectionneur avisé d'art contemporain, a fait de ses petits cailloux blancs : il les a ramassés et réunis dans une chambre....). |